Salle 05































Crépuscule































































Du déclin à la renaissance (1961–aujourd'hui).



Tout crépuscule porte en lui la promesse d'une résonance.

Entre 1961 et aujourd'hui,
        le theremin traverse son hiver le plus long,

éclipsé par ses propres descendants,

        oublié par l'industrie,
trahi par un sosie plus docile.

                                Mais l'onde ne meurt pas.

                                Elle change de porteur.





















a. L'électro-theremin : résoudre l'impossible, perdre l'essentiel






La Salle 04 s'est refermée sur l'atelier de Robert Moog, ses theremins transistorisés (Melodia, Troubadour, Vanguard) vendus par centaines. Mais au moment même où Moog démocratise le theremin, un autre instrument naît dans les studios d'Hollywood, non pas du génie, mais de la frustration.

Paul Tanner est tromboniste. Il a joué avec Glenn Miller, enregistré avec Sinatra et Ella Fitzgerald. Quand il observe Samuel Hoffman peiner sur son theremin en studio, il ne voit pas la magie : il voit un musicien en difficulté avec un instrument qui refuse toute précision.


En 1958, sans formation d'ingénieur, il construit son propre instrument en une semaine : un fil de piano tendu, un oscillateur, un clavier dessiné au carton avec les « do » en rouge. L'électro-theremin permet le staccato, le vibrato contrôlé, les attaques nettes.


Tanner a « résolu » le problème du theremin. Mais il a supprimé ce qui en faisait un theremin : le contrôle spatial, le geste libre dans l'espace, le corps comme antenne. L'enchantement a cédé la place à la précision.

































b. Good Vibrations : le triomphe du fantôme






Depuis 1945, Samuel Hoffman avait été la voix du theremin à Hollywood, Spellbound, The Day the Earth Stood Still, The Ten Commandments. Mais au tournant des années 1960, les appels se raréfient. Tanner, déjà sur place comme tromboniste régulier, double instantanément à l'électro-theremin.

Il joue My Favorite Martian, The Lucy Show. L'électro-theremin, plus fiable, prend la place du vrai theremin dans les studios. Hoffman meurt en décembre 1967, éclipsé par un instrument qui porte le nom du sien sans en partager l'âme.


Puis vient l'éclat paradoxal. En 1966, Brian Wilson choisit l'électro-theremin de Tanner pour Good Vibrations, ce glissement ascendant, planant, qui deviendra l'un des sons les plus reconnaissables de la musique populaire. Le morceau atteint la première place mondiale. Des millions de personnes entendent ce son sans savoir qu'il vient d'un laboratoire de Leningrad en 1920.


C'est au moment où le vrai theremin disparaît que son fantôme sonore conquiert le monde.
 

Quand Tanner décline de partir en tournée avec les Beach Boys, il les envoie chez Moog. Les Beach Boys essaient de jouer d'un vrai theremin et déclarent que c'est impossible. Walter Sear leur fabrique un « stringer », une bande de résistance où l'on glisse le doigt. Mike Love le jouera en tournée.

Le stringer deviendra le prototype d'un contrôleur continu sur le futur synthétiseur Moog. Le theremin, même dans son échec, continue
d'engendrer.




















c. Le silence : le theremin entre en hibernation






En 1965, Moog cesse de fabriquer des theremins. L'instrument qui lui avait appris à penser en sons va donner naissance au synthétiseur. Les grandes virtuoses (Clara Rockmore, Lucie Rosen) ont cessé de se produire.

Tanner lui-même conclut que les synthétiseurs peuvent reproduire le son de son instrument et vend son électro-theremin à un hôpital comme dispositif pour tester l'audition.

En URSS, Lev Sergueïevitch Theremin, que l'Occident croit mort, travaille dans un placard reconverti en laboratoire. En 1975, il dépose un brevet pour un theremin polyphonique, les administrateurs de l'université le font démanteler.

Le theremin survit à peine à Moscou, porté par un soliste solitaire dans l'Orchestre électro-musical de Mechtchérine, ensemble de variétés de la Radio soviétique.





















d. La transmission : de Lydia Kavina aux scènes rock






L'onde ne meurt pas. Elle change de porteur.

En 1976, Lev Sergueïevitch fabrique un petit theremin pour Lydia, neuf ans, sa petite-cousine. Chaque vendredi, il traverse Moscou en métro (quarante-cinq minutes, par tous les temps) pour lui donner sa leçon.


Il apporte du gâteau et des bonbons. Les leçons durent cinq ans. Il lui transmet la technique de doigté aérien apprise de Clara Rockmore : le vibrato d'un côté à l'autre, jamais d'avant en arrière.

Lydia Kavina deviendra la thereministe la plus célèbre de sa génération. En 1994, elle joue dans Ed Wood de Tim Burton. En 1996, Danny Elfman mêle theremin et ondes Martenot dans Mars Attacks.


Le theremin revient à Hollywood, joué par une héritière directe de l'inventeur.

De l'autre côté de l'Atlantique, le theremin investit le rock : Jimmy Page dans « Whole Lotta Love » de Led Zeppelin, Portishead, Lothar and the Hand People. Le cri primal de la musique électronique résonne du vaudeville aux stades.






















e. La renaissance : le theremin retrouve un corps






En 1989, Robert Moog retrouve Lev Sergueïevitch Termen à Bourges. L'inventeur, quatre-vingt-douze ans, fait ses premiers pas hors de l'URSS en cinquante et un ans. Le fils spirituel rencontre le père.

Deux ans plus tard, à Stanford, Lev Sergueïevitch joue « Minuit à Moscou » et reçoit une ovation debout. Cette rencontre a une conséquence pratique. Moog, à travers sa société Big Briar, revient au theremin. En 1996, il lance l'Etherwave, un theremin analogique compact qui devient la référence mondiale.


La gamme s'enrichit : l'Etherwave Plus avec sortie CV/Gate pour connecter le theremin aux synthétiseurs modulaires (le cercle se referme) puis l'Etherwave Pro.

En 2014, le Theremini numérique avec correction automatique de hauteur.


Et en 2020, pour le centenaire de l'instrument, le Claravox Centennial, nommé en hommage à Clara Rockmore. L'instrument parfait qu'elle avait réclamé existe enfin.

Lev Sergueïevitch Termen est mort le 3 novembre 1993 à Moscou. Mais son instrument, centenaire et toujours vivant, n'a jamais cessé de se réinventer.





































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