Comment le theremin engendra le synthétiseur et transforma la musique du monde (1963–aujourd'hui).
La salle précédente s'est refermée sur une renaissance.
Celle-ci s'ouvre sur une révolution.
En 1963, le theremin semble condamné à l'oubli,
mais ses circuits,
ses principes,
sa pensée en voltage coulent déjà dans les veines d'un instrument nouveau.
Le synthétiseur ne remplace pas le theremin :
il le prolonge,
le multiplie,
le disperse dans toute la musique du monde.
a. Le déclic : un bouton de sonnette à trente-cinq cents
En décembre 1963, le compositeur Herb Deutsch rencontre Robert Moog lors d'un salon de musique scolaire à New York. Deutsch a construit un kit Melodia et cherche des sons nouveaux.
Au printemps 1964, il vient travailler dans l'atelier de Moog à Trumansburg. Deutsch explique les effets qu'il cherche, des sirènes, des attaques contrôlables.
Moog bricole. Le premier générateur d'enveloppe naît d'un bouton de sonnette à trente-cinq cents acheté à la quincaillerie d'en face.
Le theremin fonctionne par variation de tension : la main modifie un champ électromagnétique, qui modifie une tension, qui modifie le son. Le synthétiseur fait exactement la même chose, mais la source de tension n'est plus la main dans l'espace, c'est un clavier.
« Un volt par octave », la règle que Moog établit deviendra le standard de l'industrie. Le filtre passe-bas qui donne au Moog sa chaleur légendaire descend des circuits perfectionnés pour les theremins. Le geste libre a cédé la place au câblage modulaire, mais le principe reste : le voltage commande le son.
b. Switched-On Bach et le jardin des sculptures
En 1964, Moog présente son modulaire à la convention de l'Audio Engineering Society.
Les commandes affluent.
Chaque musicien enrichit la palette : Ussachevsky demande le générateur d'enveloppe ADSR qui deviendra universel. En 1965, John Cage et Merce Cunningham utilisent douze antennes capacitives de Moog pour Variations V au Lincoln Center, le terpsitone de Theremin réinventé pour l'avant-garde. En 1968, Wendy Carlos enregistre Switched-On Bach, Bach entièrement au synthétiseur Moog.
Un million d'exemplaires, trois Grammy Awards. Le grand public découvre la musique électronique.
L'année suivante, le MoMA organise le premier concert public de synthétiseurs. 3 500 personnes dans le jardin des sculptures. Le concert se termine quand quelqu'un débranche la prise au moment du climax. Le public, croyant à un coup de génie, déclenche une ovation à cent mètres de l'ancien brownstone de Theremin.
c. L'explosion : du Minimoog à Kraftwerk (années 1970)
En 1970, le Minimoog Model D (compact, portable, sans câbles) transforme la musique.
Keith Emerson le pousse en solos virtuoses, Stevie Wonder redéfinit le funk, Rick Wakeman l'installe au centre du rock progressif. Don Buchla, sur la côte Ouest, poursuit une voie parallèle avec des systèmes sans clavier, plus proches de l'esprit gestuel du theremin. ARP lance l'Odyssey et le 2600, Oberheim innove en polyphonie.
En Allemagne, Kraftwerk fait du synthétiseur le fondement d'un art entièrement nouveau. Autobahn, Trans-Europe Express, The Man-Machine, un son froid, mécanique, hypnotique, qui engendrera toute la musique électronique à venir.
Tangerine Dream et Klaus Schulze explorent les nappes cosmiques qui préfigurent l'ambient.
En 1978, le Prophet-5 de Sequential Circuits devient le premier synthétiseur polyphonique programmable, on peut enfin sauvegarder ses sons et les rappeler d'une pression.
d. La révolution numérique : du MIDI au logiciel (1980–2000)
En 1983, le protocole MIDI permet à tous les synthétiseurs de communiquer. La même année, le Yamaha DX7 bascule dans le numérique : le son n'est plus sculpté, il est calculé mathématiquement. Plus de 200 000 exemplaires vendus, un record.
Le Fairlight CMI et l'Emulator introduisent l'échantillonnage : capturer n'importe quel son réel et le rejouer au clavier.
La Roland TR-808 et la TR-909 deviennent le pouls du hip-hop, de la house et de la techno.
La TB-303, rejetée par les bassistes, enfante l'acid house à Chicago et Detroit.
La Korg M1 (1988) inaugure le « workstation », un studio complet dans un seul clavier.
Dans les années 1990, le logiciel prend le relais.
Reaktor, ReBirth, Reason transposent les oscillateurs et les filtres de Moog dans l'écran d'un ordinateur. Ce que Theremin avait imaginé en lampes et bakélite tient désormais dans un processeur. Le prix tombe de milliers de dollars à quelques dizaines.
e. Le retour du geste : l'Eurorack et au-delà (2000–aujourd'hui)
Au moment où le logiciel semble tout engloutir, un mouvement inverse se produit : le retour au matériel, au geste, au toucher. Le format Eurorack réinvente le modulaire de Moog pour le XXIe siècle, des centaines de fabricants créent des modules analogiques miniatures que chacun assemble à sa guise.
On tourne des potentiomètres, on branche des câbles. Le voltage commande le son, exactement comme dans le theremin de 1920.
La philosophie de Theremin refait surface partout : le Haken Continuum, surface de jeu continue sans frettes ; les capteurs Leap Motion qui sculptent le son avec les mains dans l'espace ; le standard MPE qui donne enfin aux claviers le contrôle continu et expressif que le theremin offrait depuis un siècle.
De Hans Zimmer à Aphex Twin, de Daft Punk à Billie Eilish, de Jean-Michel Jarre à Arca, le synthétiseur est partout, descendant direct d'un instrument que personne ne touche.
Il a engendré la synthwave, l'EDM, la techno, l'ambient, le dubstep.
Il a changé la manière dont l'humanité entend, imagine et fabrique le son.
Quand un adolescent tourne un potentiomètre sur un module Eurorack, il rejoue (sans le savoir) le geste de Lev Sergueïevitch devant Lénine en 1922 : une main qui modèle l'invisible, un corps qui parle en ondes.
Termen ne mreT / « Theremin ne meurt pas. »